À Yaoundé, 3,7 millions d’habitants cuisinent chaque jour. Malgré un accès au gaz de 87 %, le charbon de bois reste présent dans les foyers — et dans les forêts. Une enquête de terrain inédite documente l’ampleur du phénomène.
Le paradoxe énergétique camerounais
Le Cameroun présente un paradoxe saisissant. Dans la capitale, 87 % des ménages déclarent avoir accès au gaz domestique et 88 % à l’électricité. Pourtant, le charbon de bois n’a pas disparu : il reste utilisé en complément, en secours, ou comme combustible principal pour les ménages les plus modestes — qui représentent 79 % de la population enquêtée (revenus inférieurs à 42 000 FCFA par mois).
La raison est économique : une bouteille de gaz de 12 kg coûte entre 6 500 et 8 000 FCFA et ne dure que quelques semaines. Le charbon, lui, s’achète au détail — par tas de 100 à 500 FCFA — sans investissement initial. Cette flexibilité le rend irremplacable pour les budgets contraints.
Une filière informelle de 17 milliards
Le charbon de bois au Cameroun génère un chiffre d’affaires estimé à 17 milliards de FCFA par an, dans une informalité quasi totale. Plus de 90 % de la filière échappe à toute régulation, toute fiscalité, tout contrôle sanitaire ou environnemental.
Les femmes y occupent une place centrale. L’enquête IFORG 2023-2024, menée auprès de 520 ménages et sur 15 sites de production, révèle que 69 % des répondants sont des femmes — principalement dans la vente au détail et le transport sur courte distance. Ces actrices sont aussi les plus vulnérables à toute politique d’interdiction non accompagnée.
L’organisation en coopératives, là où elle existe, permet des gains de revenus de 20 à 30 %. Mais les structures collectives restent rares, faute d’incitation ou d’accompagnement.
Le coût forestier : 28,6 % de couvert perdu en 40 ans
Les données de télédétection (Sa’a Mazoa et al., 2020) montrent que la Région du Centre a perdu 28,6 % de son couvert forestier entre 1984 et 2024. Le charbon de bois n’est pas le seul facteur — l’agriculture, l’urbanisation et l’exploitation forestière contribuent aussi — mais il constitue un moteur persistant et géographiquement précis : la déforestation se concentre le long des axes routiers reliant les sites de production à Yaoundé.
Le rythme actuel est estimé à environ 4 040 hectares par an dans le bassin d’approvisionnement de la capitale. Le rayon moyen d’approvisionnement — la distance que parcourt le charbon entre la forêt et le marché — atteint déjà 65 kilomètres.
2050 : trois futurs possibles
La modélisation prospective réalisée dans le cadre de la thèse ABVM (Lyon 3 / Yaoundé 1, 2026) dessine trois scénarios à horizon 2050 :
- Scénario 1 — Tendanciel (laisser-faire) : déforestation portée à 6 100 ha/an, rayon d’approvisionnement à 115 km, émissions de 485 kt CO₂/an, cumul de 182 000 ha de forêt perdus.
- Scénario 2 — Modernisation technique : amélioration des rendements de carbonisation, déforestation réduite à 2 900 ha/an, émissions à 355 kt/an.
- Scénario 3 — Transition encadrée (gouvernance intégrée) : action simultanée sur l’offre, la demande et les acteurs. Déforestation ramenée à 1 200 ha/an, 35 000 ha reboisés, émissions divisées par deux.
Comparaison des trois scénarios 2050. Source : modélisation prospective ABVM (2026). Graphique : IFORG.
Le scénario 3 est le seul qui permette de concilier maintien de l’accès à l’énergie pour les plus pauvres, réduction de la pression forestière et respect des engagements climatiques du Cameroun (CDN révisée, 2021). Mais il suppose une volonté politique et un cadre de gouvernance qui n’existent pas encore.
Gouverner plutôt qu’interdire
La recherche de terrain montre que ni la technologie seule (fours améliorés) ni la répression (interdictions) ne résolvent le problème. L’expérience de l’Extrême-Nord camerounais, où l’interdiction de la coupe de bois a déplacé l’activité sans la réduire, le confirme.
C’est une gouvernance multi-acteurs, progressive et territorialement ancrée qui est nécessaire : encadrer la production, améliorer les techniques, structurer les filières, accompagner les femmes et les jeunes, et diversifier l’offre énergétique sans exclure les plus vulnérables.
C’est précisément l’objet du Programme Charbon de bois durable (PCBD) lancé par l’IFORG en 2026 dans le bassin d’approvisionnement de Yaoundé — un programme qui se fonde sur cinq années de recherche de terrain et une approche systémique de la transition.
Chiffres-clés (Cameroun / Yaoundé)
- 3,7 millions d’habitants à Yaoundé (INS, 2016)
- 87 % d’accès au gaz, 88 % à l’électricité — mais le charbon persiste
- 79 % des ménages sous le seuil de 42 000 FCFA/mois
- 17 milliards FCFA de chiffre d’affaires annuel
- Informalité > 90 % de la filière
- 28,6 % de perte de couvert forestier (1984-2024)
- ~4 040 ha/an de déforestation dans le bassin
- 69 % de femmes parmi les acteurs enquêtés
Sources : Iforg, enquête de terrain 2023-2024 (520 ménages, 15 sites, Région du Centre) ; thèse de doctorat ABVM — Université Jean Moulin Lyon 3 / Université de Yaoundé 1, 2026 ; INS Cameroun ; Sa’a Mazoa et al. (2020) ; Investir au Cameroun (2016) ; CDN révisée du Cameroun (2021).

