2,3 milliards de personnes dépendent encore du bois pour cuisiner. La production de charbon, souvent invisible dans les débats climatiques, constitue l’un des principaux facteurs de pression sur les forêts tropicales — et un angle mort des politiques de transition énergétique.
Le charbon de bois et les forêts – Chiffres clés mondiaux
Un combustible omniprésent, un impact sous-estimé
Chaque année, la planète récolte environ 4 milliards de mètres cubes de bois. La moitié est brûlée — directement ou après transformation en charbon. Ce bois-énergie représente la première utilisation des forêts dans le monde, loin devant le bois d’œuvre ou l’industrie papetière.
En Afrique subsaharienne, le phénomène atteint une intensité sans équivalent : environ 90 % du bois récolté sert de combustible pour le chauffage ou la cuisson. Le charbon de bois, plus facile à transporter et à stocker que le bois brut, alimente les cuisines de centaines de millions de foyers urbains – de Kinshasa à Dar es-Salaam, de Bamako à Yaoundé.
De la forêt au foyer : une chaîne de pression croissante
La fabrication du charbon consomme de grandes quantités de bois. Selon les techniques utilisées, il faut entre 5 et 12 kilogrammes de bois pour produire un seul kilogramme de charbon. La carbonisation traditionnelle en meule de terre, encore largement dominante, affiche des rendements de l’ordre de 10 à 15 %, contre 25 à 35 % pour les techniques améliorées.
Cette inefficience a un coût forestier direct. À mesure que la population urbaine augmente – et avec elle la demande –, le rayon d’approvisionnement des villes s’étend, repoussant la pression de plus en plus loin dans les forêts.
Un facteur climatique à part entière
La déforestation liée au bois-énergie libère du carbone stocké dans la biomasse. Elle réduit la capacité des écosystèmes à absorber le CO₂ atmosphérique. Et la combustion elle-même émet des gaz à effet de serre (CO₂, méthane, particules fines).
Le rapport 2024 de la FAO sur la situation des forêts du monde rappelle que les combustibles ligneux, dont le charbon de bois provenant des forêts, assurent des « services énergétiques de base essentiels pour la cuisson et le chauffage » à 2,3 milliards de personnes – mais que cette dépendance contribue à la dégradation des paysages forestiers, en particulier là où l’exploitation n’est pas encadrée.
Pourquoi le problème persiste
Le charbon de bois n’est pas un combustible de « retard ». Sa persistance relève d’une rationalité économique : il est abordable, disponible localement, ne nécessite ni réseau électrique ni bouteille de gaz, et son usage ne dépend d’aucune infrastructure. Dans les villes africaines, même les ménages qui disposent d’un accès au gaz ou à l’électricité continuent souvent à utiliser le charbon – car les alternatives sont instables, coûteuses ou inadaptées à certains usages culinaires.
C’est ce paradoxe qui rend les politiques classiques de substitution (« remplacer le charbon par le gaz ») largement inopérantes. L’interdiction pure, tentée dans certaines régions, ne fait que déplacer l’activité vers l’illégalité sans réduire la demande.
Vers une approche systémique
La recherche récente plaide pour un changement de paradigme. Plutôt que de combattre le charbon par la seule technologie ou la répression, il s’agit de gouverner le système dans sa complexité : améliorer les rendements de carbonisation pour réduire la pression par kilogramme de charbon produit, structurer les filières pour sortir de l’informalité totale, accompagner les producteurs vers des pratiques durables, et diversifier progressivement les sources d’énergie sans exclure les plus pauvres.
C’est dans cette perspective que s’inscrivent les travaux de l’IFORG sur le système charbon de bois dans le bassin d’approvisionnement de Yaoundé – un terrain où la recherche de terrain documente à la fois l’ampleur du phénomène et les conditions d’une transition juste.
Chiffres-clés
- 2,3 milliards de personnes dépendent du bois-énergie pour cuisiner (FAO, 2024)
- ~90 % du bois récolté en Afrique sert de combustible (FAO, 2024)
- 5 à 12 kg de bois nécessaires pour produire 1 kg de charbon
- 10-15 % de rendement pour la carbonisation traditionnelle, contre 25-35 % pour les techniques améliorées
- 4 milliards de m³ de bois récoltés chaque année, dont la moitié en combustible (FAO, 2024)
Sources : FAO (2024), La Situation des forêts du monde – Innovations dans le secteur forestier pour un avenir plus durable ; travaux de recherche de l’Iforg.

